tanka  : court poème d’origine japonaise, de cinq vers et 31 syllabes,5/7/5/7/7

Carte inspirée à Emilie par la question posée par un des géants dans Philémon et Baucis :
– Et toi, Philémon, as-tu voyagé avant de t’installer ici ?
– Jamais plus loin que ces arbres et ces montagnes dehors.
Pourtant, j’ai vu mille paysages dans les yeux de mon épouse.

J’ai découvert, choisi, lu et relu les albums sélectionnés cette année pour 1,2, 3 albums et, à la faveur de cette période de confinement, je m’aperçois que ce voyage-lecture n’a peut-être jamais aussi bien porté son nom, au sens propre comme au sens figuré.

Les personnages des albums voyagent en effet beaucoup. Syms / Simon et Charles Darwin (Le Voyage de Darwin) sillonnent le monde dans leur bateau. Tantale (Moi, c’est Tantale) passe d’un continent à un autre. Iris (La Princesse au don perdu) explore toutes les régions de son royaume.

Bien sûr, le voyage est parfois beaucoup plus court. Adjoa (Tiens-toi droite) transporte sur sa tête d’un village à l’autre les denrées qu’il lui faut livrer ou aller chercher. Jeanne-Marie (Un Jour particulier) va de son village au champ où les femmes de sa famille ramassent les restes de la récolte. Philémon et Baucis (Philémon et Baucis) vont, eux, de la vallée où ils vivent à la montagne qui la surplombe. Il est même parfois encore plus court : la femme du potier (La Femme du potier) passe de sa cuisine à l’atelier de son mari !

Pourtant, c’est bien un véritable voyage que les uns comme les autres accomplissent, dans le sens où chacune, chacun se voit irrémédiablement transformé.e par celui-ci.

Il est en effet question d’émancipation, de liberté pour toutes et tous. Leur quête, plus ou moins consciente, plus ou moins voulue, choisie, les conduits à découvrir, se découvrir. La femme du potier ose, fait l’expérience d’un don caché, excelle même dans son art. Philémon et Baucis détiennent désormais la clé de l’amour éternel. Jeanne-Marie marche pour la première fois seule dans la campagne, découvre le monde et ses réalités : elle ne va pas à l’école quand d’autres s’y trouvent, un garçon l’empêche de goûter aux cerises de l’arbre. Adjoa se rebelle, s’affirme en tant que femme, individu autonome. Son expérience lui forge un caractère bien trempé ! Après un long parcours initiatique, Iris trouve du sens à sa vie et nous invite, non sans malice, à relâcher les tensions, la pression que nous nous imposons parfois à nous-mêmes pour nous conformer aux demandes, aux exigences de notre entourage. Tantale fait l’expérience de la folie des hommes, de leurs abus, de leur inconséquence. Enfin, Syms / Simon collecte des souvenirs inoubliables tandis que Charles Darwin élabore sa célèbre théorie.

Puissions-nous faire de semblables voyages, aussi dépaysants que formateurs ! Dans tous les cas, ces différents albums nous y invitent et, peut-être plus encore en cette période de confinement, nous y aident : ils permettent d’étoffer un peu un Inventaire des jours qui, sinon, sans eux et bien d’autres livres encore, pourrait être seulement long et laborieux, bien moins chatoyant !

Emmanuel Delorme, professeur de lettres et formateur (Chalon/Saône)

D’un clic, les couvertures des livres pour adultes s’affichent en plus gros.

Dominique, Caroline, Karine, Kanda, Philippine et Nicolas, Sylvie, Marine et Clémentine se disent que demain ils pourront enfin voir leur fenêtre de l’extérieur. D’un clic, découvrez chacune de l’intérieur.

Les épidémies, ce n’est d’aujourd’hui. Christine Valcin, senior voyageuse-bouquineuse à Talant (21) nous le rappelle en proposant un extrait du témoignage de Richard Cœur de Lion, fils d’Alénior d’Aquitaine, confiné à Cognac à cause de la peste, qui fit 22 millions de morts en  Europe à la fin du 12e.

Je suis sorti tôt ce matin, me glissant doucement hors de ma demeure, accompagné de mes chiens. Personne ne m’a vu partir et il est encore trop tôt pour que je rencontre les rares sénéchaux chargés de surveiller les allées et venues du peuple. Je marche d’un bon pas sur le chemin au milieu des vignes et des champs, vers la forêt et le sentier rocailleux qui mène à la rivière.

La nature retrouve doucement son manteau estival après une période hivernale et grise, à présent les couleurs vertes, jaunes, orangées qui m’entourent deviennent chaque jour plus imposantes. Mes chiens plongent leurs truffes dans les talus, remuant leur queue, grattant la terre avidement, enivrés par tous ces mélanges olfactifs, espérant dénicher quelque mulot. Au-dessus d’un champ, dans le ciel, je repère une buse tournoyant dans les airs en longues spirales, tentant de repérer une proie. Plus loin à la lisière de la forêt, j’entends le cri rauque d’un héron, qui se détache de tous les chants matinaux des oiseaux. Ils donnent leur concert matinal, note après note, dans un chant d’amour destiné au printemps. Pas d’autre bruit, à part celui de la nature et du vent dans les arbres.

J’ai laissé derrière moi les humains confinés qui ne peuvent plus sortir. La calamité s’est répandue sur nos terres et se propage si vite que nul ne peut l’arrêter, sinon en se cloitrant et en la laissant passer devant sa porte. Partout dans les cités, aux rues étroites et aux maisons basses, la maladie a frappé les pauvres hères affaiblis.

Les échoppes sont fermées et les villes sont désertées par les êtres affamés, un silence de mort y règne. Dans les chaumières de campagne, dans les châteaux entourés de hautes murailles, les femmes s’occupent à leurs foyers, brodent, tissent, cousent et prient. Les hommes boivent, parlent, chahutent, boivent encore et prient un peu. Les enfants jouent et étudient, peu conscients du danger qui rode au dehors.

La promiscuité forcée a fait ressortir chez certains êtres leur côté cruel et animal ; la peur, la frayeur et l’affolement ont fait disparaître toute lueur de bon sens. Pour d’autres la gentillesse, l’attention et la bonté dominent.